Prescription infirmière : le CIF pose les fondations d’un acte clinique responsable

publié le : 17 février 2026 par thierry

La prescription infirmière n’est pas un simple inventaire de produits autorisés. C’est un acte clinique. Et c’est précisément sur ce terrain que le Collège Infirmier Français choisit de se placer dans sa contribution au projet d’arrêté de la Direction générale de l’offre de soins "fixant la liste des produits de santé et examens prescrivables par les infirmiers diplômés d’État."

Créé en 2014, le CIF rassemble les organisations représentatives de la profession infirmière dans toute sa diversité : exercice salarié et libéral, champ académique et scientifique, formation initiale et continue, santé au travail, santé scolaire. Le CIF réunit des organisations des cinq diplômes infirmiers (IDE, IADE, IBODE, IPDE et IPA) soit l’ensemble de la profession infirmière, au-delà des clivages sectoriels.

Son message est clair : la réforme ouverte par la loi du 27 juin 2025 et le décret du 24 décembre 2025 ne doit pas être réduite à une liste technique. Elle doit consacrer un principe. La prescription infirmière est une composante du raisonnement clinique infirmier. Elle s’inscrit dans un cadre légal, proportionné, sécurisé, tracé. Elle répond aux besoins non couverts du système de soins.

Un cadre juridique assumé, un acte pleinement clinique

Première pierre posée par le CIF : un nouvel article 1er de cadrage. L’enjeu n’est pas symbolique. Il s’agit d’ancrer la prescription dans l’article L.4311-1 du code de la santé publique et dans le décret de compétences de 2025.

Le CIF rappelle que toute prescription infirmière doit être précédée d’une évaluation clinique complète, intégrant l’état général, les antécédents, les facteurs de risque et les objectifs du plan de soins. Elle doit être réévaluée dans un délai adapté, tracée, partagée si nécessaire avec les autres acteurs du parcours. Elle peut s’inscrire dans une consultation infirmière, un suivi, une action de prévention ou d’éducation à la santé.

Autrement dit : la prescription n’est pas automatique. Elle est contextualisée. Elle relève d’un champ de compétence reconnu par la loi. Elle bénéficie, à ce titre, de l’exception à l’infraction d’exercice illégal de la médecine. Le CIF sécurise juridiquement ce que la pratique rend déjà évident.

Prévenir plutôt que réparer : la cohérence en santé publique

Deuxième axe fort : la prévention cardio-vasculaire, métabolique et respiratoire. Dans un pays où les maladies chroniques représentent l’essentiel du fardeau sanitaire, l’absence de leviers de prescription adaptés aurait été incompréhensible.

Le CIF propose d’autoriser, dans ce cadre, la prescription de bilans biologiques ciblés (lipides, glycémie, créatininémie, CRP, TSH, vitamines), d’examens utiles à l’orientation clinique comme la radiographie thoracique, et d’organiser l’orientation vers un médecin ou une IPA en cas d’anomalie.

Ce n’est pas une extension hasardeuse. C’est une logique populationnelle. Les données de l’Organisation mondiale de la santé et de l’Organisation de coopération et de développement économiques rappellent que le renforcement du premier recours et des compétences infirmières améliore l’accès, la prévention et l’efficience. Le CIF s’inscrit dans cette trajectoire.

Soins courants : répondre aux besoins réels

Autre avancée structurante : la possibilité de prescrire certains médicaments d’usage courant dans le cadre d’une consultation infirmière. Antalgiques de palier I, antipyrétiques, antiseptiques, antifongiques locaux, laxatifs fonctionnels.

Là encore, la philosophie est claire : répondre à des situations simples, sans signe de gravité, dans le respect des recommandations de bonnes pratiques. Tracer. Réorienter si nécessaire.

Dans un contexte de tensions démographiques médicales, notamment en zones sous-denses, refuser ces marges d’action reviendrait à maintenir des délais inutiles et des pertes de chance. Le CIF choisit la responsabilité.

Continuité des soins et prévention des risques iatrogènes

La contribution demande l’adaptation de traitements à risque vital. Ajustement de l’insuline sur la base des glycémies. Prescription de l’INR, adaptation des antivitamines K, renouvellement temporaire pour éviter une rupture.

Ce sont des situations quotidiennes. Les infirmières les gèrent déjà en pratique, sous des formes protocolisées. Le CIF propose d’en faire un cadre explicite, tracé, sécurisé, avec orientation en cas de doute ou d’instabilité.

La logique est celle de la continuité et de la sécurité. Prévenir l’accident iatrogène plutôt que réparer ses conséquences.

Dans le même esprit, le renouvellement à l’identique pour un mois d’une prescription en cas d’indisponibilité du prescripteur répond à un impératif simple : ne pas exposer la personne à un risque évitable.

Premier recours et dépistage : l’efficacité pragmatique

Le CIF inscrit aussi la prescription dans le champ du premier recours : TROD infectieux, dépistage du cancer colorectal, orientation thérapeutique adaptée lorsque les résultats sont concluants, y compris antibiothérapie ou PrEP dans un cadre défini.

Cette proposition prolonge des expériences déjà mises en œuvre dans d’autres pays européens. Elle renforce la capacité de réaction rapide face aux infections saisonnières, aux pathologies transmissibles, aux enjeux de santé sexuelle. Elle s’articule avec les recommandations des autorités sanitaires.

Dispositifs médicaux et gradation des soins : penser l’avenir

Au-delà des produits et examens, la contribution du CIF intègre des ajustements pragmatiques : kits stériles pour sondage urinaire, matériel d’aide à la déambulation, souplesse sur le matériel de surveillance glycémique.

Mais surtout, elle introduit deux mécanismes structurants : une clause de révision régulière des listes, après avis de la HAS et de l’Académie nationale de médecine, et un principe de gradation des soins.

Le texte proposé distingue le socle infirmier et ouvre la voie à des arrêtés complémentaires pour les spécialités et la pratique avancée. Il reconnaît que toutes les compétences ne sont pas homogènes et que la montée en expertise doit se traduire réglementairement.

Une vision d’ensemble

La contribution du CIF ne cherche pas à accumuler des lignes supplémentaires dans un arrêté. Elle propose une architecture. Un équilibre entre autonomie et responsabilité. Entre accès direct et coordination. Entre prévention et sécurité.

Elle rappelle que la profession infirmière n’est pas un simple exécutant de prescriptions. Elle est un acteur clinique, formé, diplômé, responsable. La loi de 2025 a ouvert une brèche. L’arrêté de prescription peut en faire un levier de transformation.

La question est désormais politique : voulons-nous un système de soins qui s’adapte aux besoins de la population, ou un système figé par des frontières obsolètes ? Le CIF a fait son choix. Il appartient désormais aux pouvoirs publics de donner à la prescription infirmière toute sa portée.